Octobre

S’asseoir face à mon ordinateur, taper le nom de mon blog sur un moteur de recherche, plisser des yeux en essayant de me remémorer mon mot de passe après des mois d’absence… J’ai déjà vécu cette situation une bonne cinquantaine de fois, pourtant aujourd’hui, c’est différent. Marcel et moi semble avoir disparu des radars, mon petit blog provençal n’existe plus. Ou plutôt si, il existe encore, mais un piratage informatique l’a transformé en une sorte de site étrange commentant l’actualité sportive (d’où un sms intrigué de mon frère : « pourquoi tu parles de foot sur ton blog ?!! », qui m’a valu un bon fou rire). Non, je ne décrypte pas l’actualité sportive mais aborde toujours bel et bien notre vie de famille en Camargue, de la Culture et des traditions du Midi. En parlant de famille, je crois ne pas avoir présenté quelqu’un ici…

Oscar est né, il y a plus d’un an maintenant. Sa curiosité nous fait redécouvrir le monde (qui aurait cru qu’une fourchette puisse être aussi intéressante ?!), ses « mamà » (prononcés avec un accent italien qui lui vient d’on ne sait où) me font fondre d’amour et ses éclats de rire inattendus sont définitivement communicatifs. Il agite frénétiquement les mains dès que son regard croise un oiseau, fonce droit vers la boulangerie dès que l’on sort de la maison et a une obsession oppressante pour les chats. Avec lui tout devient sujet à rire, à s’émerveiller et à ralentir et je dois dire que ce nouveau rythme de vie nous convient bien. Les premiers mois de ma vie de mère ont été un tourbillon d’amour, de fatigue, d’émotions. Bien sûr, je continuais à prendre des photos, des vidéos, à rédiger des petits bouts d’articles ici et là sans les publier… Mais la vérité c’est que malgré mon envie de continuer à partager nos aventures ici, j’ai consacré toute mon attention (et énergie!) à Oscar. De longues réflexions autour de mon rapport aux écrans m’ont également questionné : les impacts négatifs des réseaux sociaux me paraissent de plus en plus évidents, aussi ai-je cherché à réduire considérablement le temps passé sur mon smartphone, à tel point que je l’ai remplacé depuis plusieurs mois par un vieux Nokia et le nombre de livres que j’ai lu depuis (ce à quoi je privilégiais toujours du temps d’écran) ne cesse de m’impressionner. Il n’empêche que la rédaction d’un blog et le fait de pouvoir photographier des instants de vie me manque cruellement, surtout avec un petit garçon qui grandit aussi vite. J’avais profité du confinement pour prendre quelques cours de photographie en ligne et m’étais offert un bon appareil photo sans jamais réellement m’en servir : l’occasion est enfin arrivée ! Maintenant que le cours de la vie me semble à peu près sous contrôle (alléluia, Oscar dort toute la nuit!) que mes fonctions cérébrales, endommagées par le manque de sommeil, se remettent peu à peu en place, je peux l’écrire avec enthousiasme et excitation : Marcel et moi est de retour ! Sous le nom de Mistral et moi, mais de retour quand même !

Pourquoi Mistral et moi ? D’abord parce-que mes capacités informatiques ne me permettent pas de récupérer l’adresse marceletmoi.com. Il fallait donc une nouvelle adresse, un nouveau pseudo. A l’origine, Marcel, c’était pour Marcel Pagnol, mon auteur préféré. Il se trouve que Frédéric Mistral est l’un des auteurs les plus célèbres de toute la Provence / Camargue, auxquelles son œuvre rend un sublime hommage. Il navigue entre les deux, entre les collines arides de Provence et les marais humides de Camargue, un peu comme nous désormais. Il défend les valeurs, les traditions, la langue de ces régions et je suis particulièrement admirative de son engagement. J’emprunte ainsi son nom pour héberger la suite de nos aventures qui se déroulent sur les terres qui l’ont inspirées.

Je profite donc de cet « incident informatique » pour offrir un nouvel élan à mon blog. Le format sera légèrement modifié, j’envisage de publier un (long!) article par mois, récapitulant les derniers jours écoulés, détaillant parfois une recette que nous avons apprécié durant ce laps de temps. Maintenant qu’Oscar partage nos repas, je découvre le bonheur de cuisiner pour trois personnes, de l’emmener avec moi au marché, de lui faire goûter des recettes improvisées et de le voir dévorer les grands classiques de ma famille… Cuisiner m’inspire, me rend heureuse. Mêlée à mon apprentissage enthousiaste de la photographie (moins enthousiaste pour Adrien qui veille à ce que les plats photographiés n’arrivent pas froids dans nos assiettes) et à l’écriture, je pense détenir les bons ingrédients pour documenter ce petit espace virtuel.

Le mois d’octobre s’achève et en y repensant, les derniers jours écoulés m’ont fait l’effet d’une étreinte douce et chaleureuse. L’air se rafraîchit enfin en Camargue, ce qui veut dire que les moustiques disparaissent peu à peu et que les balades en pleine nature redeviennent possible. Dire que ça m’avait manqué serait un euphémisme. C’est lors d’une longue balade sous les platanes dorés du petit village de Marsillargues que j’ai réalisé à quel point cette nature, dont nous avons été privés tout l’été, m’était indispensable. Là, sous le soleil rougeoyant de cette fin d’après-midi, nous avons admiré les premiers signes de l’automne en nous promettant d’entreprendre au moins une longue balade chaque week-end. La liste des lieux que nous avons envie d’explorer est longue en Camargue, une infinité d’aventures s’offre à nous ! Il n’était d’ailleurs pas difficile de s’échapper d’Aigues-Mortes ces derniers jours : la célèbre fête d’octobre battait son plein dans les rues de la ville, abrivados, bandidos, bodegas, ferrades et autres évènements festifs ont rythmé la cité pendant plus d’une semaine et je dois avouer que malgré mon amour des traditions, j’ai trouvé ces quelques jours de fête oppressants. Est-ce parce-que je suis devenue maman ? Il est certain que mon regard n’aurait pas été le même il y a une dizaine d’années, mais aujourd’hui l’abondance d’alcool et les comportements parfois excessifs liés à ces célébrations m’interpellent… Ah ! Je me relis et une voix intérieure me sermonne : « tu vieillis, ma pauvre Emma ! » Regardons plutôt le bon côté des choses : la fête d’octobre est un évènement populaire qui rassemble les habitants de la ville, maintient les traditions et la culture camarguaise en faisant fonctionner les commerces locaux. C’est l’essentiel, non ?

Maintenant que la fête est terminée, la ville retrouve sa quiétude habituelle. Je savoure chaque instant à l’intérieur de nos chers remparts et en sors avec enthousiasme pour explorer les environs. Nous n’étions pas retournés à l’étang du Ponant depuis la naissance d’Oscar, c’est pourtant un endroit magnifique, tout proche de la maison, offrant un bon aperçu de ce que la nature camarguaise a de plus beau. Le plus heureux de s’y rendre est sans aucun doute Charlot, qui dévale les abords de l’étang avec exaltation. Nous avons marché longtemps, avant d’établir notre lieu de pique-nique au milieu d’un champs de Saladelle pour observer les canards sauvages. Oscar s’est aventuré entre les roseaux, Adrien a fait la sieste, j’ai cueilli un magnifique bouquet et ai volontairement retardé le moment de rentrer à la maison, profitant du moindre de soleil.

De retour, alors qu’Adrien et Oscar prenaient un bain, que Charlot épuisé entamait un long sommeil et qu’un bon repas réchauffait au four, j’ai ressenti une sérénité surprenante, le fameux sentiment « d’étreinte réconfortante ». Pour moi, le bonheur ressemble à ça, à une douce soirée automnale bercée par les rires d’un enfant prenant un bain, l’odeur gourmande d’un plat au four, la chaleur d’un foyer aimant, un chat ronronnant sur mes genoux alors que je rédige les premiers mots de cet article… Une joie simple et sans doute inépuisable.

Lors d’une récente conversation avec mon cousin, nous réalisions l’importance de l’héritage culturel reçu de nos grands-parents : les récits de « la vie d’avant », les expressions provençales, les descriptions géographiques du Midi, les vieilles recettes d’ici, les surnoms affectueux donnés aux petits enfants… Tout cela, toute cette culture, ces traditions de notre région, farouchement protégées par nos grands-parents, tendent à disparaître. Nos parents eux-mêmes semblent n’y porter que peu d’intérêt. C’est alors à nous, petits et arrières-petits enfants de faire perdurer cette identité si chère à nos cœur. Nos grands-parents ne sont pas éternels, mais leurs recettes, leur accent et leurs histoires le sont, si nous voulons bien les intégrer à notre quotidien. Je conserve et cuisine ainsi, plus précieusement qu’un trésor, les recettes de Mamé, qu’elle tient elle-même de sa mère, qui la tenait certainement de la sienne. L’odeur de l’ail cuit dans de l’huile d’olive me transporte à chaque fois dans un voyage générationnel, où j’imagine les femmes de ma famille cuisiner avec mes propres gestes pour leurs proches. Mon cousin lui, accueille dans son vocabulaire les vieux surnoms provençaux de nos ancêtres, d’autres apprennent l’occitan, constituent des arbres généalogiques, mémorisent les histoires… Cet héritage me passionne, puisqu’il est lié à l’histoire de ma famille, mais pas seulement…

Je mets en effet le doigt sur l’une des raisons de cet intérêt. En listant à Adrien mes principaux romans préférés, je découvrais quelque chose de surprenant : il s’agit, pour chacun d’entre eux, de récit où l’auteur raconte son / une enfance : La Gloire de mon Père de Pagnol, La vie devant soi de Gary, Vipère au poing de Bazin, l’Enfant de Vallès… Ces textes sont une trace indélébile du passé, une enquête historique, une preuve d’avant. C’est justement cet avant qui m’intéresse et éveille ma curiosité, sans que je ne comprenne vraiment pourquoi. Avant la naissance d’Oscar, je pouvais rester des heures à écouter les vieux aigues-mortais me raconter leur jeunesse dans les remparts. Lorsque je vivais à Marseille, je rendais souvent visite à un vieux libraire rue d’Aubagne, je m’asseyais à côté de lui et il répondait à mes questions, se souvenant de ses jeunes années autour du Vieux- Port… Des expériences comme ça, j’en ai vécu des dizaines, provoquées par cette même curiosité incontrôlable. Le proverbe africain « un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » me paraît criant de vérité, j’aimerais alors tenter d’e sauver’épargner quelques bibliothèques et j’ai le sentiment d’avoir trouvé ma place en Camargue, cette terre qui ouvre volontiers ses bibliothèques à qui y trouve de l’intérêt.

L’histoire de la Camargue est en effet marquée par de grandes figures, toutes fières et porteuses de ses traditions : Frédéric Mistral, Folco de Baroncelli, Fanfonne Guillerme… Je découvre leurs histoires avec bonheur et m’endors souvent le soir sur les récits de leur vie, sur la mythologie Camarguaise. Car ici, l’Histoire se mêle souvent aux contes, aux grands mythes, aux poèmes et aux superstitions.

Il ne m’en fallait alors pas moins que la Camargue pour assouvir cette curiosité d’avant. Ici, personne n’est avare de souvenirs et je me laisse raconter de belles histoires, découvrant par d’autres cette terre que je m’approprie peu à peu.

Rendez-vous le mois prochain pour un prochain article ! En attendant, je continue à me frayer un chemin entre les Tamaris et la Saladelle, exaltée par un immense sentiment de liberté : il y a quelque jours, lors d’une cueillette sauvage, je me retrouvais seule au milieu des marais, entourée de flamants roses et d’oiseaux inconnus. C’était la première fois que ça m’arrivait et j’ai senti mon cœur battre plus fort que d’habitude. La Camargue, tantôt réservée aux touristes, tantôt aux moustiques, tantôt trop hostile s’offrait pour la première fois à moi seule. Je ne cesse d’y penser depuis, comme si cette passion dévorante des grands espaces m’avait finalement contaminée… La suite au prochain épisode ?

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